[O-S] Madame

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Tao
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[O-S] Madame

Message par Tao » dim. 10 janv. 2021, 14:26

Si vous ne savez pas ce qu'est un One-Shot (abrégé couramment en OS), c'est un texte d'un seul chapitre, un peu comme une nouvelle.
J'ai écris celui-ci pour l'Espace Membre de Bip, mais j'aimerais le poster ici pour avoir vos retours^^ Le thème est la Pokémère dans les jeux Noir et Blanc.

*Ahem*

"Comme tous les matins, Madame se lève. C'est si simple de se lever, on a même pas besoin d'y penser. Comme tous les matins, Madame se lève. Son corps bascule en position debout, provoquant un mouvement de chute, qu'elle rattrape d'une projection de jambe vers l'avant. Sans même qu'elle y pense, des milliers de calculs naissent dans un repli de sa conscience, des milliers de problèmes et de choses qu'elle ne se sait pas comprendre.
Madame fait partie de ces choses qu'on ignore, de ces choses vitales que personne ne comprend. Madame fait partie de ces gens que les amis, les passants et les enfants oublient.

Parce que Madame a une fille.

Elle s'appelle Ludvina.

Madame se lève. Comme tous les matins. Ses pas craquent dans l'escalier, ils pèsent sur les marches, et sa présence remue à travers la maison vide. Elle passe devant une petite pièce à peine empoussiérée, à la porte fermée, une petite pièce dans laquelle la vie s'apprête à revenir, bourdonnante, gazouillante, comme avant.

Madame est fière de sa fille. Un mois qu'elle est partie en voyage. Un mois qu'elle lui envoie messages et émoticônes dégoulinants de cœurs. Si au début, Madame avait vu par Vokit le visage rayonnant de Ludvina, ses boucles châtains entourant deux yeux pétillants, si elle avait senti le soleil et l'inconnu dans sa voix, si elle avait écouté son rire, franc, pur et tintinnabulant, le dernier appel reçu la laisse perplexe.

C'est elle qui en est l'initiative. Ludvina n'appelle plus depuis trois semaines et demie. Alors, Madame s'inquiète. Alors, Madame appelle.

Et Madame attend. Elle voit les sonneries défiler les unes après les autres, la photo d'une petite fille envolée lui souriant sur l'écran glacé, un miroir, une illusion. Elle attend. Les trilles du Vokit résonnent dans la maison vide.
Puis, l'image de la charmante fillette au minois espiègle disparait, remplacée par un masque terne et havé, un masque désillusionné, brisé. Madame ne reconnait pas l'endroit d’où sa fille répond. Il fait sombre, il fait peur.

Ludvina ne prends pas de nouvelles. Elle soupire une borborygme exaspéré. Elle dit qu'elle a des choses a faire, que sa mère appelle toujours au pire moments, qu'elle est grande maintenant. Mais non! Ludvina n'est pas grande! Ludvina n'a que seize ans!
Et n'on a pas ce visage là à seize ans. On n'a pas ces yeux brisés et durs. On n'a pas cette peau de cadavre, on n'a pas ces lèvres fines ni ces cheveux ternes, cette griffure à la joue, ni cette dent fêlée. Madame s'inquiète. Elle s'inquiète en remarquant le décor de colonnes et de ciel gris derrière elle ; elle s'inquiète en ne voyant pas les inséparables amis de Ludvina. Elle s'inquiète en voyant le regard fuyant et triste d'une fille coupable. Elle sent la tension dans sa voix si pure, le doute dans son regard brulant.

Ludvina dit qu'elle rappellera plus tard. Madame sait que c'est un mensonge. Et puis, l'image de la fillette au minois espiègle reprend sa place. Un autre mensonge.

Comme tous les matins, Madame se lève. Comme tous les matins, elle coiffe ses mèches blanchissantes, brosse son sourire jaunissant et parfume sa peau vieillissante. Et puis, elle descend l'escalier de ce pas lourd, lourd comme un piano grinçant qui égrène sans cesse les deux mêmes notes.
Madame laisse tomber son corp fatigué dans le grand canapé. Pas si grand que ça, d'ailleurs. A peine assez grand pour deux ; heureusement qu'elle est seule. Le tissu de nylon gris porte encore une auréole. Le dernier chocolat pris par Ludvina. Madame n'as pas le temps de nettoyer. Jamais.

Madame n'as pas le temps, parce qu'elle doit se rassurer. Alors, Madame allume la télévision en soupirant, parce que son dos grince comme l'escalier, et elle soupire en coupe de vent avant de se laisser absorber par l'étoffe de plastique.

Madame mets les informations. Madame a peur, un jour, de lire en tout petit, minuscule, dans un coin de bandeau, le nom de Ludvina qui serait morte. Elle a peur de voir sa photo dans les nécrologies, peur de lire le mot "inconnu" juste après "cadavre".
Aujourd'hui n'est finalement pas un jour comme les autres. Madame reconnait l'endroit d'où sa fille a répondu, hier. La Ligue, inflexible. Finalement, pas de raisons de s'inquiéter…

Pourtant, Madame s'inquiète. Elle mets le son, qui lui fait normalement mal au crâne. Mais aujourd'hui n'est pas un jour comme les autres. Un gigantesque bâtiment est sorti de terre hier soir, tard dans la nuit amère. Toute la nuit, il a veillé auprès de la Ligue, l'entourant d'une étreinte protectrice, comme on berce une enfant malade. Toute la nuit, il a jeté ses ombres sur la Route Victoire et le cœur de Madame.
Ce matin, le Palais s'est recouché ; il a regagné la terre, la poussière et les os. Il est retourné dans les abîmes et les grottes, il a cédé face aux assauts de l'indifférence, brique par brique, vie par vie.

Des gens sont descendus dans le Palais. Il n'y ont trouvé que sang, terre et remords. Il n'y ont trouvé que la trahison, la fourberie et la mort. Des flèches blanches et bleues brisées dans des salles déformées, une chambre colorée derrière un pilier brisé, et surtout, surtout un sanctuaire violé, au mur perforé par quelque chose. Et ce quelque chose, Madame en a peur.
Elle a peur pour Ludvina qui y était hier ; peur qu'une des flèches brisées ne porte son visage ; peur que les échos de tonnerre qui noircissent les murs ne lui soient destinés. Alors, Madame regarde la porte. Car c'est certain, Ludvina va l'ouvrir d'un moment à l'autre.

(…)

Finalement, Madame a eu raison. Ludvina est revenue. A peine un bonjour, a peine un je t'aime, qu'elle était déjà partie.
Madame, entre-temps, à subi la glace. Elle a quitté son foyer pour venir se cacher dans une coquille vide, près d'un belvédère et d'une maison creuse. Les glaces ont dévoré l'enfance de Ludvina, son jardin, ses jouets et ses habits, elles les ont figés à jamais dans une pureté éternelle, muette et désolée.

Finalement, Madame a eu raison. Il n'y avait pas de quoi s'inquiéter. Ludvina est revenue. A peine un bonsoir, à peine un mot que déjà elle file s'enfermer dans sa chambre. Pour la première fois depuis un mois, Madame est heureuse. Elle sent sa fille dormir à l'étage. La maison n'est plus vide. Pourtant, son cœur l'est.
Ludvina est revenue. A peine un sourire, a peine un repas, juste un sommeil lourd et des larmes sur les joues, juste une petite mélodie de monter d'escalier, légère et précipitée. Ludvina est comme un coup de vent, un pétale volant qui vous file sous le nez. Vous l'admirez, vous voulez le retenir, mais il est déjà plus loin que vous ne serez jamais.

Ce matin, Madame est devenue folle. Elle s'est vue en ouvrant la porte. Quelques minutes de plus, et Ludvina est habillée, coiffée et prête à partir. Madame aime beaucoup l'air surpris sur son visage quand elle voit la seconde Madame : une preuve d'humanité, enfantine, aux yeux ronds et aux cheveux bouclés. La seconde Madame révèle son identité. Le sourire de la mère se perd quelque part dans son corps creux quand elle comprend que Ludvina va devoir repartir. Encore.

(…)

Deux ans. Deux ans que Ludvina n'est pas rentrée.

Comme chaque matin, Madame se lève. Cette fois-ci, elle pense aux calculs, aux formules, à la magie qui se trouve dans chacun des gestes que son corps réalise sans son autorisation. Pourtant, ce jour n'est pas différent des autres. Depuis deux ans.

Comme chaque matin, Madame passe devant la porte que Ludvina a laissé ouverte. Elle donne sur sa chambre. Pas rangée, pas nettoyée, pleine de poussière, la lumière est trouble et seule reste une casquette vide posée sur un lit défait par le chagrin. Les draps ressemblent à des spectres alanguis sur le matelas, les volets rouillés grincent comme le rire d'enfant qui secouait parfois celle qui a disparue ; les tiroirs s'ouvrent, noirs et béants, pour laisser voir une collection de couleurs passées, et le tapis est parcouru d'empreintes de semelles, si petites, encore crottées, qui laissent ses poils rêches.

Madame reste longtemps devant la porte ouverte. Elle respire l'air, le même depuis deux ans, mais jamais ne franchit la limite qui la sépare de Ludvina. Jamais elle ne se rend en pèlerinage dans le sanctuaire de sa fille. Dépasser cette barre de fer sur le sol, c'est déranger l'univers que Ludvina a laissé, c'est effacer un peu plus son souvenir pour laisser venir l'avenir.
Le moindre millimètre est le même, la moindre poussière est à sa place depuis deux ans. Tout est immobile, comme la vie de Madame, comme son esprit à ce moment-là, tout est silencieux et pourtant tout frémit, les dernières pensées de la jeune femme voguent toujours dans l'air. Douleur.

(…)

Comme chaque matin, Madame se lève. Aujourd'hui, Madame a une nouvelle amie. Elle s'appelle Grey.
Madame Grey est arrivée hier, tard le soir, accompagnée par deux spectres tremblotants ; elle avait des valises sous les bras et des cernes sous les yeux. Elle a décroché le panneau "à vendre" et s'est laissé tomber dans le salon vide.

Madame Grey vient de Sinnoh. Elle a connu le froid, la faim, elle a connu les frontières et les barrières, les océans et leurs mystères, la cruauté des vagues sur le canot et plus que tout, elle a connu la Perte.

Madame Grey a deux enfants. Le premier s'appelle Mélis. Madame n'en a que faire ; elle n'aime pas les garçons.

Madame Grey a deux enfants. La seconde s'appelle Écho.

Écho a un visage rayonnant, des ondulations châtains entourant deux yeux pétillants, le soleil et l'inconnu dans la voix, et un rire franc, pur, tintinnabulant.

Écho a un air espiègle, des doigts fins et une force dans le corps ; elle aime tout, elle vit tout, elle savoure chaque instant comme le premier et le nombre de ses peines se compte sur les doigts d'une main. Comme Ludvina.

Tout est dans le prénom. Écho ne devrait pas exister. Elle n'est qu'une copie ratée de la fille perdue, un être qui n'est là que pour rappeler sa tristesse à Madame. Elle n'est qu'un présage, une future morte, une disparue qui revient hanter sa mère sous les traits d'une enfance engoncée dans les glaces.

Alors Madame a dénoncé les Grey.

(…)

Comme chaque matin, Madame se lève. Elle ne se souvient plus des Grey, elle ne se souvient plus des pleurs d'Écho, plus du regard fiévreux de leurs mère ni du hurlement des sirènes et de leurs ombres sanglantes sur les murs. Aujourd'hui est un jour comme les autres.
Ses pas pèsent sur les marches patinées. Elle passe devant la porte grande ouverte. Un espoir nait au fond de son cœur quand un parfum de printemps envahit la maison. On entre. Madame se fige.

Elle écoute le bruissement d'un lourd serpent sur le sol, le claquement de crochets dans l'air et respire l'air purifié, les feuilles et le pollen, elle sent le Majaspic en bas, au rez-de-chaussée, qui s'enroule là ou celui de Ludvina passait le plus clair de son temps. Elle entend des pas légers, légers, à peine un frôlement de parquet, un soupir timide qui se veut retenu, lassé, peut-être. C'est normal. Ludvina doit être lassée de fuir. Lassée d'inquiéter sa mère.
Madame descend les escaliers, le sourire aux lèvres. Elle attend Ludvina. Ludvina est toujours là. Elle passe devant la porte ouverte, le sanctuaire qui n'en est plus un. Ludvina est revenue. Elle descend encore, l'espoir aux cœur.

Ce n'est pas Ludvina.

C'est un homme. Il a le regard décalé, la posture maladroite, une main sur l'encolure d'un Majaspic que Madame reconnait au premier regard. Il a l'air ailleurs, une blessure dans son regard pâle et porte du noir. L'inhabituelle couleur de ses cheveux, son air perdu et la douleur qui l'habite amènent Madame à se douter qu'il ne s'agit pas de n'importe qui.

Jusque au dernier moment, elle veut espérer, elle veut croire que sa fille envoie un ami pour lui signaler sa vie. Le jeune homme a l'air d'un vieillard, les traits tirés de souffrance et les mains tremblantes. Madame s'assied et le considère sans mot dire. Elle pleure.

Madame pleure. Elle traite le jeune homme de tous les noms. Elle le frappe. Elle hurle son désespoir, qui résonne partout dans la maison vide, elle déclame sa rage, tombe sur le parquet dans une longue plainte désespérée, donne du poing sur les verres de cristal qui se brisent en miettes à ses pieds et viennent ouvrir sa peau tirée, elle arrache ses ongles en sang, laisse éclater une folie qui la domine depuis déjà deux ans. Quand elle relève la tête, le jeune homme est parti. Seul reste le Majaspic.

Quelque part, là-haut, une porte claque."

Alors ? Qu'est-ce que vous en avez pensé ? (Soyez sincères, s'il vous plait, si c'est nul dites-le.)
Tu vois le miroir, là ? Eh bah c'est une vitre. Si, je te jure. Tends la main. Voilà. Et hop, tu l'a perdue.

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Re: [O-S] Madame

Message par Aura-pprenti » dim. 10 janv. 2021, 17:51

.. Wow.
Je n'avais encore jamais lu quelque chose de ce genre.
Le style d'écriture convient très bien à l'ambiance donnée, et je trouve que les répétitions sont un bon parti.
Par contre... C'est peut-être un peu trop subtil pour moi, je n'ai pas toujours bien suivi le déroulement du scénario.
Personnellement je n'apprécie pas beaucoup le style dramatique, mais cela n'empêche pas de reconnaître les meilleurs des moins biens... Donc même si ce n'est pas mon genre d'histoire, c'est quand même assez bien réalisé !
La vie, ce n'est pas d'attendre que l'orage passe, mais d'apprendre à danser sous la pluie..
(philosophie de papillote !)

Que l'Aura soit avec vous !

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Re: [O-S] Madame

Message par Tao » dim. 10 janv. 2021, 18:33

Le scénario... ? Mais quel scénario ?
Non, sérieusement, le texte, je l'ai à peine prévu, il était trois heures du matin et je saignais trop pour m'endormir, j'étais à moitié dans les vapes donc je suis contente de voir qu'on pourrait croire qu'il y a quelque chose derrière^^

Le style dramatique ? Houlà, tu me prêtes des trucs que j'ai pas ! J'ai pas vraiment de style bien défini, je ne cherches pas à susciter d'émotion particulière, parce que j'en ressens jamais quand je lis des textes, donc c'est compliqué de faire du drama sans jamais être triste devant un bouquin.

(Au fait : géniale, la citation de ta signature.)

EDIT : Et oui, si le scénario n'est pas travaillé, l'ambiance en revanche... les répetitions sont censées introduire l'atmosphère glacante, la boucle répetitive du quotidien et de l'inquiétude, les comparaisons figées faire ressentir l'ambiance et j'ai glissé quelques traits d'humour noir. L'absence de dialogues est aussi volontaire.

Par contre, j'aimes pas la fin... elle est pas logique, mais c'est le seul personnage capable d'arriver et de repartir sans rien dire en mode "débrouille toi". Tcheren se serait lancé dans de longues explication alamabiquées, Bianca aurait gaffé et les champions connaissaient à peine Ludvina... n'empêche que si quelqu'un a une autre idée, je suis preneuse.
Tu vois le miroir, là ? Eh bah c'est une vitre. Si, je te jure. Tends la main. Voilà. Et hop, tu l'a perdue.

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