Brillant [O-S]

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Tao
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Brillant [O-S]

Message par Tao » lun. 25 janv. 2021, 16:51

Parlons un peu de la shasse, maintenant, avec un texte plutôt cynique.


La jeune femme sourit. Son visage brun encadré par de longues mèches sombres laisse tomber deux pépites noisette sur la Ball qu'elle tient dans la main. Vêtue d'une simple blouse fleurie et d'un bonnet tricoté – peu commun sous les latitudes d'Alola – elle semble bien partie pour accomplir quelque chose de formidable. Son tour des Îles ? Du bénévolat ? Son air innocent et enjoué, son regard empli d'inconnu font sourire les gens qui la croisent tandis qu'elle marche d'un bon pas dans les rues d'Ho'ohale, sa besace en nylon lui cognant les côtes et ses baskets envoyant promener le sable égaré sur le bitume.

Elle trace sa route à travers la petite ville, un air agréable sur le visage, s'arrêtant pour s'acheter une malasada et prenant un instant devant les boutiques et leurs chemises colorées, mais reste décidée. Son chemin est tout indiqué.

Elle écarte les quelques buissons qui gênent son passage, jusque à se trouver au creux d'une petite clairière. Enfin, la cohue de la ville s'éloigne et seul reste un silence léger, enjolivé de chants d'oiseaux et crissements d'insectes. Elle ouvre son sac d'un geste sec et en tire quelques balles bleues poudreuses comme des savons à diluer, les soupèse d'une main et les renifle avant de les entourer d'un mouchoir en papier et de les glisser dans une des poches de son ample tunique.

Puis, son ongle peint presse le bouton d'ouverture de la Ball. Dans un rayon de lumière bleuté, un Gallame dévoile sa stature de combattant.

La chasseuse le regarde d'un œil circonspect et retire la poussière de ses lames du plat de la main en la taquinant tandis qu'il la fixe de son œil rougeoyant, inflexible et droit comme un pilier. C'est ça qu'elle aime chez lui : il ne réfléchit pas, il obéit. Elle la jauge de ses yeux pétillants un instant et tire quelques fèves d'une petite bourse pour les avaler, sous le regard endormi du Gallame.

La jeune fille reprend sa route. Elle marche à travers les fourrés, fait quelques pauses à l'ombre des arbres tandis qu'elles s'étendent avec le temps qui passe, leurs branches noires s'emmêlant sut l'herbe sèche. Gallame marche toujours à ses côtés, muet, droit, tendu comme un arc et tranchant comme une épée, les lames de ses bras crissant contre son corps rigide et sa crête écarlate accrochant les rayons du soleil. L'odeur des bois, fraiche et tranquille, semble agir comme un carburant sur la chasseuse qui chantonne doucement.

Enfin, un bosquet d'herbes fraiches et hautes, leurs feuilles épaisses aux bords acérés se balançant dans la brise comme une multitude de couteaux trempés dans du jus de Prine. Quelques petits cris se font entendre ça et là alors qu'une queue touffue en dépasse comme un pinceau, qu'un œil brun scintille entre deux pissenlits et que des baies écrasées roulent jusque aux pieds de la dresseuse. Quelques Evoli jouent dans les fourrés.

La dresseuse sourit doucement à la pensée de ce trophée, ce trophée qui seras bientôt sien. Dans quelques jours, quelques heures, rien d'autre qu'un amas de secondes plus ou moins long, elle verras la lumière. Elle s'avance dans les herbes, piétinant les pissenlits, déracinant des mottes de terre à chacun des coups de pieds lancés dans les feuilles pour les faire s'écarter. Encore gorgée de sève, les herbes craquent sous ses semelles, se plient, se fendillent comme une vieille photo. Gallame la suit.

Les deux compères – un et demi, plutôt – se regardent en chien de faïence. Le Gallame sait qu'il va devoir perpétrer ce que sa dresseuse veut. Quel qu'en soit le prix. La chasseuse sait que Gallame ne peux pas désobéir, quoi que lui dise l'éthique qu'elle a tenté de noyer depuis sa naissance.

Elle jette son dévolu sur un petit Evoli qui grignote une baie, se pourléchant les babines de sa petite langue rose et entourant le fruit de ses pattes de velours pour l'empêcher de rouler. S'approchant à pas de Lougaroc, la chasseuse passe une main délicate dans le cou de la petite bête, qui, loin d'être farouche, accepte les caresses en ronronnant. Sa fourrure, douce et chaude, chatouille la paume de la jeune fille, qui fait un signe à Gallame.

Le pokémon pousse un rugissement métallique faisant fuir tous les pokémons alentours, allant même jusque a en pourchasser quelques un pour les éloigner en entrechoquant les lames de ses bras. L'Evoli s'agite devant tout ce raffut, mais c'est en lui murmurant des mots rassurants que la dresseuse asperge les alentours de Repousse, le coinçant au sol sous sa paume tandis qu'il se met à grelotter en gémissant. Elle sent sa petite colonne vertébrale poindre sous sa peau, ses longues oreilles tourner en tous sens comme un radar, et appuie un peu plus son emprise.

Finalement, elle lâche l'Evoli. Si son premier reflexe est la fuite, il comprend bien vite que Gallame, en plus d'être plus rapide, est aussi plus puissant et intimidant. Alors, il tourne en rond, gratte la terre en couinant, ses petits miaulement se perdant entre les étoiles blafardes.

La chasseuse tire alors une des balles poreuses de son mouchoir, la levant à la lumière de la lune pour en admirer le grain. Une petite mèche de corde est plantée en son sommet, légèrement tordue, et quelqu'un y a dessiné un visage effrayé, probablement avec un burin grossier car la cire se perd en poussières tout autour et que l'encre injectée dans les rainures est clairsemée de tâches vides.

La jeune fille pose le mouchoir au sol et la balle dessus face à l'Evoli effrayé. Elle craque une allumette, remontant le col léger de sa tunique sur son nez, et enflamme le bout de la mèche. Un trait de fumée ondulant se déroule dans l'air noir tandis qu'elle recule et baisse son col, satisfaite.

L'Evoli pousse un couinement plus fort que les autres ; il racle le sol de ses griffes, se trémousse, se tortille, miaule en tentant d'échapper au ruban grisâtre qui le poursuit, s'insinue dans sa fourrure et le ligote pour le tétaniser sur place, comme changé en roc. Ses grandes pupilles brillantes se dilatent.

Le petit pokémon lève son museau humide vers le ciel et gémit. Un Appel à l'Aide qui s'envole entre les trainées nuageuses et vient se heurter à la voute céleste.
Un silence lui répond. La chasseuse est tendue ; et si, en fin de compte, sa minutieuse préparation allait être mise à mal ? Aussi, un léger soupir de soulagement filtre entre ses lèvres fines alors qu'un second Evoli accourt d'entre les arbres pour venir soutenir son congénère. Elle fait un geste de la main vers Gallame.

Que le massacre commence.

(…)

Des heures ont passé. Deux, peut-être huit, la chasseuse ne sait pas. Ses sens sont envahis par la pourriture de fourrure chaude qui s'entasse dans un coin de la clairière, sa vue brouillée par la fatigue et son souffle court de lancer attaque sur attaque.

Gallame, lui, n'est pas fatigué. Il se contente de virevolter de part et d'autre des Evoli, assénant coup sur coup, envoyant rouler corps sur corps. Et les pokémon s'accumulent comme pour combler les interstices du sol, entassés les uns sur les autres dans une riche odeur chaude et ferrugineuse. Certains ne font que dormir. D'autres non. Ils ne sont plus qu'un amalgame de pattes, de têtes et de fourrure qui se fondent les uns dans les autres en une hideuse créature aux yeux éteints, langue pendante et nuque tordue.

Le premier est toujours là, acteur et spectateur du massacre de son espèce. Il appelle les condamnés qui se font de plus en plus rares, et chaque fois les lames s'abattent sur eux sans distinction pour les envoyer valser au loin avec les autres. S'ils ne sont pas assez beaux, ils ne méritent pas l'amour de la chasseuse. S'ils ne sont pas brillants, alors ils n'ont pas à être.

La chasseuse est débutante ; elle sait que son plan est bancal, ses idées folles. Aussi, c'est avec ferveur qu'elle invective Gallame. "Plus vite" "Plus fort" "Plus précis". Rien n'est jamais assez pour ses rêves en couleurs, aucune prouesse n'émeut son regard vide.

L'Evoli appelle, encore et encore ; il se fatigue. Il semble sur le point de lâcher ; et la chaine se briseras.

Alors, la chasseuse attend l'arrivée d'une petite Evoli, fraiche, impeccable, qui ne vient pas de passer plusieurs heures dans le sang et le stress. Le premier roule dans la boue et la poussière tandis que la nouvelle proie se voit obligée d'appeler à l'aide à son tour.

Ce macabre ballet se poursuit des heures durant ; des heures rythmées par les cris du pokémon, le crissement des lames de Gallame et les exclamations de la chasseuse tandis que la petite bête se ratatine, faible, si faible, rien d'autre qu'une boule brune brulante de fièvre, fébrile, si fébrile, qui menace de s'effondrer.

L'aube va bientôt poindre ; et alors, la chaine se briseras.

La chasseuse voit le ciel pâlir d'un œil anxieux. Non. Elle veut renfoncer le soleil à bout de bras, comme la tête d'un enfant que l'on noie, elle veut repousser les lances blanches qui viennent poindre entre les arbres et les délicates teintes qui naissent sur l'horizon.

Un pan de ciel noir est encore visible au-dessus de sa tête. La chasseuse sent les pokémon rentrer dans leur tanière, tout autour de la clairière emmurée de corps. Deux mille sept cent quarante-huit rencontres qui dégagent une odeur morbide et insoutenable venant faire fuir la vie alentour.

Bientôt, les appels ne répondront plus ; et alors, la chaine se briseras comme les espoirs de la chasseuse.

La jeune fille en est là de ses pensées quand un bruissement se fait entendre. Souple, satiné, il écarte les feuilles et évite les racines ; deux yeux acérés luisent entre les branches basses tandis qu'il dresse son museau d'ébène vers le ciel, faisant scintiller ses anneaux d'une douce lueur bleutée. Ses pattes de velours écartent les racines et s'enfoncent à peine dans la terre humide alors qu'il glisse son corps scintillant entre les troncs pour se déclarer face à la chasseuse. Une nuée d'étincelles l'enveloppe un instant, accompagnée d'un tintement mélodieux, tandis qu'il laisse les premiers rayons de soleil rebondir sur son pelage lustré.

La chasseuse n'en croit pas ses yeux ; toutes ces heures auront payé, en fin de compte. Cette attente insoutenable, cette tension, cette montée en puissance s'achève dans une formidable décharge d'adrénaline mêlée de soulagement. Maintenant, il ne doit pas lui échapper.

Sur un léger signe de tête, Gallame envoie promener l'Evoli d'un coup de coude sur la nuque. Son petit corps fragile et désarticulé va rouler et se perdre contre les autres sans un bruit.

-Gallame, utilise Regard Noir !

Elle l'a entrainé pour ça. Tous ces œufs éclos, ces Tarsal abandonnés, cette Gardevoir épuisée, ce Spectrum échangé et cet argent dépensé à la pension. Des heures d'entrainement, de peaufinage, des heures de son temps prises pour entrainer le meilleur chasseur qui soit. Elle se souvient de la puanteur des coquilles d'œufs fermentées et des gémissements de ses frères et sœurs tandis qu'elle remplissait formulaire sur formulaire. Quelque un avaient trouvé place auprès d'une famille. D'autres au fond d'un fossé. Et puis, Gallame était né.

Les yeux de braise du pokémon transpercent le Noctali, qui se voit piégé dans une toile d'ombre inextricable et invisible qui étend sa trame dans l'air, lui insufflant un savant mélange de terreur et de détermination. La bête se campe sur ses pattes et pousse un miaulement qui n'a rien de pitoyable, laissant de sombres vrilles s'échapper de son ombre.

Gallame les esquive habilement, son corps blanc ressortant comme une trace de gomme sur la feuille d'un dépressif. Il pare les attaque de ses lames et tourne un regard muet vers la chasseuse, qui, le cœur gonflé d'espoir, claque dans ses doigts :

-Hypnose, Gallame.

Les ondes qui viennent brouiller le regard du Noctali diminuèrent petit à petit, mais il n'en reste pas moins que la bête vacille, l'air au moins aussi ivre que si elle venait de se marier, et se laisse finalement glisser par terre comme une coulée d'encre, le museau entre les pattes et les anneaux scintillants. Des étincelles argentées crépitent le long de sa fourrure comme des traits d'électricité et il semble cousu de fils d'argent.

-Faux-chage, ordonne la chasseuse en espérant que l'attaque ne réveille pas sa proie, l'objet de sa convoitise après toutes ces années, le fruit d'une nuit blanche et d'une idée noire et qui est maintenant à sa merci, ses longues prunelles étirées roulant dans leurs orbites, laissant voir une pupille fine le temps d'un frémissement de paupière.

Un long trait rouge fend la nuit et secoue le corps du Noctali d'un spasme. La chasseuse craint un instant de le voir ouvrir ses grands yeux brulants, mais il se contente de grogner avant de renfoncer sa tête entre ses pattes comme pour se convaincre qu'il rêve.

Un gout d'exaltation sauvage lui emplit la bouche, l'ivresse du traqueur qui vient de faire briller les sous-bois après des heures de recherches et de faux espoirs.

D'une poche de son short taché d'herbe et de boue, elle tire maladroitement une Lune Ball qui pirouette un instant dans le ciel avant de venir cliquer au front du Noctali.

Première secousse. La chasseuse retient son souffle, les yeux exorbités et les doigts si serrés qu'ils en blanchissent comme des linges essorés.

Deuxième secousse. Ses paupières figées ressemblent à celles d'une poupée cassée, tandis que ses pupilles se dilatent frénétiquement.

Troisième secousse. Elle sent un nœud d'angoisse venir gonfler au creux de son ventre, sa gorge s'emplir d'espoir jusque à l'en étouffer.

Clic.

En une pluie de petites étoiles, la chasseuse se penche pour ramasser la Ball, les doigts tremblants, enivrée de satisfaction. Pourtant, le charme ne dure qu'un moment. Un voile d'habitude vient bientôt engourdir l'élan de joie qui lui monte au cœur tandis qu'elle rappelle Gallame et glisse les deux Ball dans son sac sans plus se préoccuper des corps amassés tout autour d'elle. Elle reprend son chemin.

Le Noctali, lui, ne sait pas qu'il n'est qu'un trophée, un passe-temps, un objet de collection. Lui a envie de bataille et de courage, de concours et de camping, lui veut gambader dans les herbes et ronronner contre sa toute nouvelle dresseuse en l'écoutant raconter ses aventures. Hélas pour lui, il resteras à jamais au fond d'une boite, un prix sans mérite, une victoire sans raison décernée à la chasseuse qui n'est pas là pour lui, mais pour la satisfaction qu'il peut lui apporter.

Maintenant que la chasse est finie, il n'a plus d'importance.

La shasseuse tire un carnet de sa poche et s'accroupit en griffonnant dessus. Deux fois, elle note l'heure et sa position, son équipe, les cristaux qu'elle possède. Deux fois elle inscrit son nom sur la feuille de route avant de se relever et de consulter la liste imprimée au verso.

Prochain arrêt : le mont Hokulani. Il a intérêt à briller vite, ce Météno.
*finger guns*

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