Son et Lumière [O-S]

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Tao
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Son et Lumière [O-S]

Message par Tao » lun. 25 janv. 2021, 16:52

Texte perché. La drogue, c'est mal, les enfants.


Il est tard sur les routes de Galar. Le serpent de voitures déroule son ruban sur le bitume gelé, faisant scintiller les phares sur ses écailles chromées, sifflant et vrombissant comme une abeille en colère. Les morceaux de son corps se doublent, se frôlent, vibrent sous la pression de l'air glacé qui vient pétrifier les esprits et infiltrer sa morsure jusque dans la moelle pour bloquer les articulations et engoncer le cerveau dans un carcan de terreur.

Le vent cingle comme l'archet d'un violoniste fou, venant supplier qu'on le laisse entrer, ses gémissements suraigus se perdant entre les branches blanchies des arbres qui bordent la route. Le ronronnement des pneus fait éclater les plaques de verglas épaisses qui givrent la route, noire de neige fondue. De gros paquets cotonneux encombrent la terre mouillée, quelques pics diaphanes pendent des cimes saupoudrées, démultipliant la lumière des phares aussi surement que des éclats de miroir.

Le ciel noir étend sa trame d'encre bleutée, daignant parfois pointer quelques étoiles fades, mais personne n'y prête attention. Les hurlements stridents des voitures viennent se heurter à sa voute, la toile de leurs lumières stroboscopiques éclipsant l'éclat des astres égarés. Un ballet de plomb s'étend sur le bitume, prolongeant son flot mouvant des kilomètres encore, par-delà les crêtes et par-delà les vallées, un cascade de gouttelettes dorées qui coule jusque à l'horizon.

Noyée dans cette fantasmagorie, une simple danseuse, légère, quelques tonnes à peine pour une robe rouge grisâtre, décrit d'amples courbes comme si elle était ivre.

Il est tard sur les routes de Galar. Au milieu de cette rivière trop pressée, une petite voiture tente de revenir dans le droit chemin. Sans cesse, des vengeurs invisibles la poussent vers la droite. Et sans cesse, elle lutte pour revenir au centre, trop attirée par la noirceur de la forêt qui menace de l'engloutir un peu plus chaque seconde. Les branches viennent clapoter contre ses portières comme des doigts de spectre affamés, la terre salée s'incruste dans les rainures de son capot abimé. Une coccinelle à l'aile cassée.

Les courbes qu'elle décrit se font de plus en plus amples, gracieuses, peut-être folles, la dernière danseuse debout sur la piste qui ne sait que choisir entre grâce et plaisir. Ses mouvements sont paresseux, ses pneus peinent à retrouver le chemin de la lumière.

Dans cette voiture, trois personnes.

Le premier est un homme. Il est affalé, inerte, à la place du mort. De quel mort a-il pris la place, son fils n'en sait rien, mais il joue très bien son rôle. C'est à peine si ses lèvres frémissent ; et un léger râle de ventilateur s'échappe de sa bouche, accompagné de légers gémissements comme ceux que poussent les animaux bientôt morts. Il dégouline contre la vitre, ses doigts venant parfois tapoter la buée dans une expression de pure béatitude. La lumière jaune et crue lui sculpte des traits fondants comme de la cire molle, maladifs et grossiers.

La deuxième est une femme. Christiana, se souvient son fils, mais elle lui préfère le nom de Rosa Bonheur. Aussi, c'est comme ça qu'il l'appelle.
Rosa Bonheur est grande, courbée comme un saule, elle a un teint mat de caramel fondu et des mèches noires trempées de sueur qui s'effilochent entre ses omoplates maigres. Les reflets rouges des phares dansent sur ses lunettes enfilées de perles, ses mains se font de plus en plus hésitantes sur le volant, leurs ongles colorés lui préférant la cigarette qu'elle roule sur sa cuisse collante. Elle aussi ne dit mot, seulement de rares interjections d'extase. Quelques petites feuilles jonchent la moquette de l'habitacle.

Le troisième est un fils. Lui n'a pas l'air déphasé de ses parents, et ses yeux sont plus des vitraux irisés que des perles vitreuses. Il se tient bien droit comme une bougie, blafard et tremblotant, ses petites mains blanches sagement alignées avec ses genoux fins, l'air décidé de celui qui ne baisseras pas le regard face à la mort. Ses prunelles sont plissées, et leur flamme violette tente de survivre à travers ses paupières lourdes, submergée par le flot jaunâtre qui étend sa soie gluante sur la route. Elle vacille, hésite, disparait parfois sous ses cils blancs, consumée à son tour par le monochrome soufre teinté de perles sanguines.

Le fils ressemble à une poupée, si fragile, sa chevelure volumineuse s'étendant de part et d'autre d'un visage négligé qui promène son regard désabusé sur l'habitacle, terrifiant mélange de candeur et de tristesse. Ce n'est pas leur faute, lui souffle son esprit. C'est sa faute à lui.

La lumière brûle sa peau inhabituellement pâle ; les sons lui cinglent l'esprit comme des fouets, les senteurs paresseuses viennent lui soulever le cœur. Tout est lourd, tout est gluant, un amalgame de sucs collants qui vient l'étouffer dans sa pâte jaunâtre. S'il n'était pas malade, poursuit son esprit, alors il ne paieraient pas l'hôpital. Alors ils ne seraient pas dans cette voiture.

Le cœur du fils s'emballe lorsque la voiture s'égare à droite et que les aiguilles enneigées viennent picoter les carreaux de leurs pointes acérées. Les mains de Rosa Bonheur ont quitté le volant, tenant une jolie fleur séchée dans leur creux ridé, une offrande à la pitié.

Le fils n'est pas attaché ; la voiture est trop vieille pour cela. Ce n'est qu'un berlingot de plomb aux vitres rayées. Aussi, il descend prudemment de sa banquette, se glisse entre les deux parents dont les paupières ne s'entrouvrent pas un seul instant, et pose sa petit main juste à côté de celle de Rosa Bonheur. Lentement, ses doigts fins tremblants comme une mouche dans une plante carnivore, il retire la fleur du creux des paumes de sa mère et la jette au sol, puis enserre les poignets couverts de toc pour les reposer sur le volant. Il n'aime pas toucher sa mère, chaude et collante comme si elle se liquéfiait, mais replace un à un ses ongles sur le plastique crasseux, couleur après couleur, puis incline très légèrement le volant, assez pour lui imprimer le mouvement. La voiture s'extirpe des limbes de justesse.

"Merci, Rosa."

Quelques temps ont passé. Le fils est allongé à l'arrière, ses mèches presque blanches coulant sur son visage tordu. Un pli de dégout fait frémir ses lèvres fines, comme vidées de leur sang, et les mains assorties sont serrées sur un vieil atlas des routes de Galar. Il dort comme une poupée, un pantin aux fils coupés, désarticulé et inconscient.

Ses rêves sont agités de soubresauts, de fées métalliques et de fleurs gelées au calice rempli de cire fondue qui vient lui bruler la peau ; des cris monstrueux résonnent à ses oreilles, un parfum piquant l'entoure de son aura toxique.

À l'avant, Rosa Bonheur joue avec le volant. Un petit coup dans un sens, un petit coup dans l'autre, les pneus crissent sur le verglas, ce verglas épais qui engonce le béton. La femme chaude et collante martyrise la glace froide et glissante, décidée à appuyer sa détermination sur cette route qui la défie. Elle chantonne un air vrombissant - peut-être est-ce cela qui a bercé son fils, peut-être pas –, le cliquetis des torques à son cou décharné la changeant en une véritable guirlandes de notes carillonnantes. Dans l'esprit du garçon, une mélodie se forme. Les notes brillantes, la berceuse, le hurlement du vent et le crissement des voitures se mêlent en une partition chaotique que surplombe le bruit de la douleur.

La douleur est intense. Elle nait de la lumière, qui vient percer les yeux de ses lances acérées et bruler la peau sans jamais s'excuser, elle nait des sons qui vrillent le crâne de leurs présences, remuant chaque fois un peu plus l'esprit du fils. Elle nait de cette odeur douceâtre qui monte des mains de Rosa Bonheur, de ce regard terrible dont elle enveloppe son fils à l'hôpital, ce regard terne et triste qui ne contient plus d'humain. La douleur est incrustée dans sa peau trop pâle, ses cheveux trop blonds et ses yeux décolorés. La douleur est assise sur le capot de la voiture, étend ses bras squelettiques pour couvrir toute la famille de ses fils gluants.

Un petit air de swing passe à la radio, un air dansant et agréable aux notes oscillantes qui montent et descendent sans logique. La voiture le suit. Un coup à gauche, un coup à droite, les yeux de Rosa Bonheur sont fixés sur ses mains et non la route qu'elle suit, fascinée par les couleurs inégales de ses ongles. Le vol haché de la coccinelle se fait plus saccadé, plus rapide, le coude de Rosa Bonheur vient cogner contre la vitre, les pneus roulent contre eux-mêmes, le capot est pris de soubresauts.

Lentement, très lentement, Rosa Bonheur se recule, sa nuque trempée de sueur bien calée contre l'appuie-tête de son fauteuil. Entourée d'une auréole de lumière crue, elle a l'air d'une sainte, mains croisées sur sa poitrine haletante, les yeux exorbités et la chevelure étalée comme une flaque d'encre sale. Ses pieds quittent les pédales, légers, elle se sent doucement prise de vertiges. Un coup à droite, un coup à gauche, sa tête hésite puis s'abats sur le volant dans un bruit de plastique creux.

Un affreux crissement de freins retentit. Tout s'accélère.

L'enfant se réveille en sursaut ; cette fois ci, la douleur est arrivée trop tard. Trop tard pour eux.

Les ailes de la coccinelle s'ouvrent, un courant d'air glacé le pousse en dehors. Il sent le bitume froid et râpeux sous sa joue, ébloui par les lumières et les hurlements qui le pétrifient au sol. Le verglas le fait déraper, tandis que quelques notes montent au-dessus de lui. Des sirènes qui hurlent leur dépit, une longue plainte stridente. Il serre les dents, attendant l'impact.

Cela commence tout doucement, comme une feuille de papier qui se consume petit à petit. D'abord, rien d'autre que des frottements métalliques contre les arbres, rien d'autre que le hurlement affolé des pneus dans la terre tandis qu'une voiture s'arrête juste devant lui. Une main tente de le soulever, des voix affolées s'entrechoquent dans le noir. Il continue d'écouter.

Les bruits se font de plus en plus lointains ; pourtant, il entend les branches racler le capot, la forêt abattre l'intrus de plomb qui ose la souiller, les racines se tendre pour crever et faire crever. Puis, un formidable fracas fait redoubler la panique qui essaie de le remettre sur pied. Un grincement de fer, de métal qui s'entrechoque et se replie sur lui-même comme un origami, fragile et insignifiant, suivi de bris de verre qui se tranchent entre eux dans une myriade d'éclats diaphanes qui rivalisent d'éclat avec la glace. La neige s'engouffre droit dans l'habitacle, il le sent, il le sait. Le corps de Rosa Bonheur se courbe de manière outrée, un filet de sang jaillit de ses lèvres à moitié maquillées tandis qu'elle lance ses mains en avant pour tenter de se rattraper et n'accroche que les morceaux du capot. Sa tête retombe en plein sur le fer glacé dans un bruit sourd, un bruit d'os qui se réduit en miettes, tandis que le père roule au pied, dans les sous-bois, rebondissant de roches en neiges jusque à venir éclabousser la rivière glacée. Tout se tait.

Le fils se relève sans mot dire ; il époussette le manteau que sa mère lui a mis sur les épaules en voyant venir le froid, absorbé par le tissu plastique dont la surface totale égalise celle de son corps. Il plante ses yeux dans ceux de la femme qui l'a relevé, sentant à peine la goutte de sang qui vient osciller au coin de sa paupière. Droit et fébrile comme une bougie, il entend les klaxons derrière la voiture, sent la lumière lui fouetter le regard et le vent faire voler ses cheveux.

Une fleur séchée vient rouler à ses pieds.
*finger guns*

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